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Art citoyen

27 mai 2026

La commande citoyenne d’œuvres d’art : un dispositif au service du territoire

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Nouveaux commanditaires

Depuis une dizaine d’années, la Fondation Daniel et Nina Carasso soutient activement le développement du protocole des Nouveaux commanditaires, comme outil de démocratie culturelle et de transformation sociale. Initié au début des années 1990 par la Fondation de France et porté aujourd’hui par la Société des Nouveaux commanditaires, ce dispositif permet à des habitants de communes de toutes tailles de faire appel à un ou une artiste pour répondre à des enjeux territoriaux, à travers la commande d’une œuvre d’art. A Saint-Amand-en-Puisaye, en Bourgogne, les habitants ont choisi de valoriser leur rivière locale, La Vrille, et son écosystème forestier, menacé par le changement climatique. Récit d’une aventure artistique et citoyenne hors du commun.

Le territoire de la Puisaye est historiquement un « paysage d’eau » : rivières, étangs, bocages, prairies humides et sols argileux structurent son identité écologique et paysagère. Mais dans ce coin rural de la Nièvre, la question de l’eau est devenue une inquiétude collective. Étés plus secs, pluies violentes, zones humides qui disparaissent progressivement : le bassin de la Vrille subit de plein fouet les effets du changement climatique. Et avec eux surgit une interrogation plus large : comment continuer à habiter un territoire dont l’équilibre reposait jusqu’à présent sur l’abondance de l’eau et comment en préserver les paysages et la biodiversité ? 

C’est de cette préoccupation qu’a émergé une initiative citoyenne inédite dans la région. A l’occasion d’un premier rendez-vous local autour des enjeux de l’eau, le Festival de la Pluie en 2023, les habitants et acteurs locaux ont partagé leurs inquiétudes. Et la démarche s’est progressivement structurée autour d’un projet collectif, dont le concept a été découvert au détour d’une lecture d’articles de presse : une « commande citoyenne d’œuvre d’art », visant à repenser le lien entre territoire, eau et biodiversité. 

 

Le citoyen, initiateur d’un dialogue entre art et territoire

Initié au début des années 1990 avec le soutien de la Fondation de France, ce dispositif singulier, aujourd’hui porté par l’association La Société des Nouveaux commanditaires, repose sur une idée simple mais ambitieuse : permettre à des habitantes et habitants de s’associer à des artistes dans le but de commander des œuvres d’art répondant aux enjeux sociaux, culturels ou environnementaux de leur territoire. Au cœur de cette démarche : la conviction que l’art a son rôle à jouer dans la société comme outil de cohésion, de dialogue et de transformation sociale. Une vision activement soutenue par l’engagement de la Fondation Daniel et Nina Carasso, qui œuvre à faire de la création artistique un vecteur de lien social et d’implication citoyenne dans les dynamiques territoriales.

« Ce dispositif nous a paru correspondre à notre ambition : approfondir la sensibilité collective aux enjeux qui touchent notre région et convaincre un plus large public de la nécessité de prendre soin de la forêt, du sol, de la rivière », explique Odile Dupont, habitante de Saint-Amand-en-Puisaye, retraitée et membre, avec son mari, du collectif des Nouveaux commanditaires depuis le début de l’aventure. « Cela a suscité un intérêt et de la curiosité, y compris auprès des élus en place et nous n’avons pas eu de peine à constituer un groupe de commanditaires d’une quinzaine de personnes ». 

Suzanne Husky et les commanditaires Clement Navajo et Céline Lepage

Aquarelle - Nouveaux Commanditaires

Suzanne Husky explore Saint-Amand-en-Puisaye

Au sein de ce groupe, structuré autour de l’association Respire, pas de profil type ni de critère socio-professionnel défini : on compte plusieurs conseillers municipaux — dont les responsables des travaux publics et de la culture —, des céramistes, représentants d’une tradition potière locale très ancienne. Mais aussi : une professeure de philosophie à la retraite, un psychologue, un photographe, le libraire du village, un jeune architecte dont le mémoire de fin d’études porte sur la vallée locale… Plus récemment, une bibliothécaire, un paysagiste et une créatrice de théâtre se sont greffés au collectif. 

 

Le médiateur, chef d’orchestre d’un projet collectif

Le principe bouleverse les codes traditionnels de la commande artistique. Les commanditaires ne sont plus uniquement des collectivités ou de grandes institutions culturelles : ce sont des habitants, des associations, des enseignants, des personnels hospitaliers ou encore des groupes de quartier. Ici, l’art ne descend pas d’une institution ou d’un musée. Il naît d’un besoin exprimé sur le terrain, au cœur des territoires. 

Élément clé du dispositif, une médiatrice ou un médiateur agréé joue un rôle pivot entre citoyens, artistes et institutions. Véritable chef d’orchestre du projet, il accompagne les commanditaires dans la formulation de leur demande, en traduisant une préoccupation collective en projet artistique à travers un cahier des charges. Il ou elle identifie l’artiste le plus pertinent, facilite les échanges et accompagne la production de l’œuvre jusqu’à sa réalisation. Il ou elle garantit la cohérence du processus, veille à la qualité du dialogue entre les différentes parties et s’assure du respect des enjeux à la fois artistiques, sociaux et territoriaux. 

Méthodologie Nouveaux Commanditaires

A Saint-Amand-en-Puisaye, les citoyens commanditaires bénéficient de l’appui d’un binôme : Amanda Crabtree (Hauts-de-France) et Valérie Cudel (Bourgogne), qui assure l’ancrage territorial indispensable pour la réussite du projet. « Notre rôle en tant que médiatrices, c’est de permettre la rencontre entre l’art contemporain et des personnes qui ne sont pas concernées par le microcosme culturel », souligne Amanda Crabtree. « C’est un métier aux multiples facettes. On est tour à tour animateur du groupe, traducteur entre l’artiste et les commanditaires, psychologue pour gérer les incompréhensions, juriste pour s’assurer du respect des règles de l’espace public, diplomate pour aller chercher des financements et dialoguer avec les élus… Et puis, il y a l’expertise artistique : sentir le bon artiste pour le bon groupe. »

 

L’artiste, co-créateur d’une oeuvre au plus près du terrain

Invité à répondre à une demande issue de la société civile, l’artiste occupe une place singulière. Il ne se contente pas de produire une simple œuvre d’art publique : il s’inscrit dans un dialogue étroit avec les commanditaires et le territoire concerné. À l’écoute des enjeux exprimés, il propose une interprétation artistique qui dépasse la simple illustration pour ouvrir de nouvelles perspectives. 

Pour ce projet qui s’inscrit dans une démarche écologique, centrée sur la préservation du bassin de la Vrille et des équilibres naturels du territoire, c’est l’artiste Suzanne Husky qui a été sollicitée. Plasticienne, agronome qualifiée et paysagiste, elle développe depuis plusieurs années un travail autour des relations entre les humains, les écosystèmes et les formes de vie non humaines. Son approche, qui mêle recherche scientifique et pratique artistique variée (aquarelle, film ou même broderie), interroge notre manière d’habiter les milieux naturels. Co-fondatrice et co-présidente du Mouvement d’alliance avec le peuple castor pour des rivières vivantes, cette artiste engagée s’investit par ailleurs dans l’accompagnement de la régénération et de la restauration des cours d’eau. « Ma singularité, c’est d’avoir un pied sur le terrain et un pied dans l’atelier, relève l’artiste. Cela me permet de rebondir sur les idées des commanditaires, notamment sur leur désir d’un engagement environnemental auprès des “plus qu’humains”. »

Depuis deux ans, commanditaires et artiste échangent pour construire un projet d’œuvre autour de la notion d’« l’hospitalité active ». Formalisé dans une charte en cours de rédaction par les commanditaires, il vise à repenser la place des humains au sein du Vivant. Suzanne Husky s’est rendue sur place à quatre reprises pour échanger avec le collectif, les médiatrices et surtout s’imprégner du paysage de la rivière et du fonctionnement de son écosystème. Ces sessions se sont composées de marches le long de la vallée jusqu’à la ligne de partage des eaux, de recherche de traces de castors (bien présents, à la surprise des habitants), de séances de travail avec le groupe. L’artiste s’est également immergée dans l’histoire patrimoniale du village autour de la céramique. 

Suzanne Husky confirme la présence de castors sur la Vrille à Saint-Amand-en-Puisaye - ballade collective juillet 2025

«

L’artiste joue un rôle très important, à la fois pour stimuler le désir de mieux connaître, de mieux comprendre notre territoire et ce qui nous lie à lui, mais aussi pour donner des pistes d’actions. Nous ne voyons plus notre vallée de la Vrille comme avant. Nous sommes devenus plus engagés : nous nous faisons les avocats de la rivière, des forêts et du bocage

»

Odile Dupont

commanditaire

À chaque séjour, des liens élargis avec d’autres acteurs du territoire se sont tissés autour des commanditaires : autres associations, jeunes habitants du village via des établissements scolaires et centres sociaux, ou des céramistes locaux. « Cela prend du temps de se mettre au diapason avec un territoire et de faire une proposition juste, relève l’artiste. Mais c’est important pour moi de faire quelque chose qui puisse aider : mon art n’a de sens social que s’il rencontre son public dans ce qu’il raconte. »

 

Un projet engagé et transformateur

Les œuvres produites dans le cadre du dispositif Nouveaux commanditaires ne sont pas seulement esthétiques, elles portent un récit, une mémoire ou une vision partagée. Elles contribuent à renouveler le regard sur un lieu, à en révéler les enjeux et à nourrir le débat public. A Saint-Amand-en-Puisaye, au-delà de réalisations en atelier, comme un dessin de la rivière pour la bibliothèque ou un blason en céramique pour le centre-bourg, qui visent à rendre visible l’engagement de la collectivité pour ce paysage unique, l’idée est d’ancrer la proposition sur le terrain, par la réalisation d’un parcours artistique et paysager reliant la Vrille à la ligne de partage des eaux entre les bassins de la Loire et de la Seine. Ce chemin inviterait les visiteurs à découvrir différents éléments du paysage : sources, mares, lavoirs, méandres, zones humides, ferriers, arbres têtards ou traces de castors. Des actions participatives sont d’ores et déjà prévues : un inventaire de la biodiversité conduit avec un ornithologue-biologiste, des plantations favorisant les espèces locales et la création d’un corridor comestible, une hutte pédagogique érigée par de jeunes architectes de la commune pour sensibiliser durablement les habitants. Deux installations artistiques discrètes pourraient ponctuer le trajet, non comme des monuments isolés, mais comme des points d’attention permettant de « lire » le paysage autrement. 

C’est maintenant aux médiatrices que revient la tâche de veiller à ce que l’ensemble des actions imaginées soit réalisées, et à continuer le suivi auprès de la municipalité et des commanditaires une fois toutes les interventions de l’artiste terminées d’ici fin 2027. Mais alors que la phase de production du projet démarre tout juste, les transformations sont déjà bien enclenchées. « Nous ne voyons plus notre vallée de la Vrille comme avant. Nous sommes devenus plus engagés : nous nous faisons les avocats de la rivière, des forêts et du bocage, témoigne Odile Dupont. L’artiste joue un rôle très important, à la fois pour stimuler le désir de mieux connaître, de mieux comprendre notre territoire et ce qui nous lie à lui, mais aussi pour donner des pistes d’actions. Ce qui nous semble particulièrement important, c’est de susciter chez les plus jeunes l’envie de prendre le relais de celles auxquelles nous aurons contribué ». 

Et ces actions vont bien au-delà de la sensibilisation. Des travaux étant prévus sur le cours d’eau, Suzanne Husky a proposé qu’ils soient réalisés selon une méthode douce, c’est-à-dire sans machines, sans camions, sans graviers… À la manière des castors. Une demande qui a été acceptée par les élus locaux et dont l’impact dépassera le chantier de la Vrille : l’ensemble des techniciens rivière du département seront formés dès septembre 2026 à la méthode portée par l’artiste. Les commanditaires seront invités à visiter le site pilote, situé à une quarantaine de minutes, pour observer et comprendre les méthodes qui seront ensuite appliquées sur leur rivière. « C’est parfois un défi de faire comprendre aux élus l’importance d’écouter les commanditaires. Mais quand on arrive à élargir le cercle en les impliquant, le projet prend une autre dimension » applaudit Amanda Crabtree. En permettant à des non-spécialistes de formuler une demande, de débattre et de piloter un projet artistique et citoyen, le dispositif des Nouveaux commanditaires fait de la culture un terrain d’expérimentation démocratique. Plus qu’un simple programme culturel, il esquisse ainsi une autre manière de contribuer à l’intérêt général, fondée sur la participation, le dialogue et la co-création. 

 

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