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Alimentation durable

3 mars 2026

Transition agricole : le défi du financement avec Tiina

Alimentation durable
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Salon Agriculture 2026

Au Salon de l’Agriculture, la conférence « Transition agricole : quels financements pour les agriculteurs ? » a mis en lumière un paradoxe : si la nécessité d’une transition vers des modèles plus durables s’impose, de nombreux agriculteurs peinent à concrétiser leurs projets, pris en étau entre aides publiques mal orientées, exigences bancaires accrues et incertitudes économiques des premières années. Comment dès lors soutenir les porteurs de projets agroécologiques ?

Selon la Grande consultation menée par The Shift Project en 2024, 9 agriculteurs sur 10 sont favorables à s’engager ou à accélérer leur transition vers une agriculture durable. Une excellente nouvelle pour l’avenir du secteur agricole, très exposé aux aléas climatiques et en quête d’un nouveau modèle économique – plus valorisant pour les agriculteurs, plus vertueux pour la santé des consommateurs, moins tributaire d’intrants chimiques, moins émetteur de gaz à effet de serre.

Pourtant, une large majorité des fermes reste encore en agriculture conventionnelle et les initiatives en agroécologie peinent à prendre toute leur place dans le paysage français. Comment l’expliquer ? La réponse est à chercher entre autres du côté du financement. Sur les 54 milliards d’euros de soutiens publics alloués chaque année au système alimentaire français, seuls 16 milliards sont destinés aux agriculteurs – via la Politique Agricole Commune, l’Initiative nationale pour l’agriculture française (INAF), la Banque des territoires ou encore la dotation Jeune Agriculteur, dispositif (très sélectif) co-porté par le Fonds européen agricole pour le développement rural. Or, selon l’analyse menée par l’Institut de l’économie pour le climat I4CE, moins de 10% de ces financements sont dédiés à la transition agricole. 

Une équation financière difficile

À mesure que les défis climatiques, économiques et générationnels s’intensifient, la question du financement apparaît comme un levier déterminant de la transition agricole. Le passage à des pratiques agroécologiques nécessite en effet des investissements initiaux très importants. Dans le cas d’une installation, le foncier est le premier poste budgétaire avec un prix généralement constaté de 500 000 euros pour une ferme moyenne de 60 hectares. Quand la banque finance ce projet, c’est sur le temps long – jusqu’à 25 ans de remboursement –, venant alourdir la charge de l’agriculteur et sa volonté de capitaliser dans un temps plus court pour viser la rentabilité. A cela s’ajoutent les investissements en matériel, nécessaires et coûteux, qui font encore augmenter le prix du projet, jusqu’à le doubler. La baisse de rendement représente le premier poste du coût de la transition, et plus de 50% du coût total pour une conversion à l’agriculture biologique.

Si les dispositifs publics constituent un socle indispensable, ils ne suffisent pas à sécuriser les phases les plus fragiles des projets agroécologiques, en particulier lors de l’installation ou des premières années de transformation. Or, depuis une dizaine d’années, les banques ont une aversion au risque de plus en plus importante. Aujourd’hui, un agriculteur qui souhaite reprendre une ferme – souvent dans un cadre familial, mais les agriculteurs « hors cadre » familial sont de plus en plus nombreux – et qui s’adresse aux banques spécialisées (Crédit Agricole, Crédit Mutuel) avec un apport de 10 à 20%, obtient difficilement un prêt. Alors, si ce ne sont les banques ou les fonds publics, à qui les agriculteurs peuvent-ils s’adresser pour amorcer leur projet ? Entre la « finance verte », c’est-à-dire des fonds d’investissement dédiés, les programmes de financement soutenus par les entreprises de l’agroalimentaire et les financements participatifs innovants, les porteurs de projets doivent composer avec des solutions parcellaires dont les montants ne peuvent couvrir l’ensemble des besoins financiers et sont accordés de manière très spécifique, laissant de côté de nombreux projets.

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La solution Tiina 

Ce parcours difficile des premières années, la ferme Les Bouriettes, un élevage bovin-lait près de Carcassonne (Aude) converti en agriculture biologique, le connaît bien. « Mon projet nécessitait au total un montant de plus d’1 million d’euros, témoigne Pierre Carensac, dirigeant de la ferme. Mais les banques m’ont demandé 500 000 euros d’apport. J’ai passé un an à chercher d’autres solutions de financement. ». Sa ferme est l’un des quatre premiers lauréats agricoles de Tiina, programme d’investissement à impact consacré à l’alimentation durable de la Fondation Daniel et Nina Carasso. En 2025, constatant sur le terrain les difficultés des agriculteurs, la Fondation leur a ouvert son dispositif réservé jusque-là aux entreprises du secteur agro-alimentaire et porté l’enveloppe globale à 4 millions d’euros. Le principe : accorder aux agriculteurs lauréats un prêt compris entre 20 000 et 100 000 euros – 65 000 euros en moyenne – pour une durée de 2 à 7 ans. Le taux, en-deçà de ceux pratiqués sur le marché, se bonifie en fonction de l’atteinte des objectifs agroécologiques. Pour Pierre Carensac, le constat est clair : « S’il n’y avait pas eu de programmes comme Tiina, mon projet n’aurait simplement pas pu se faire. »

Le programme s’adresse aux projets d’installation ou de transition agroécologiques en phase d’amorçage, autrement dit au moment où les porteurs de projets en ont le plus besoin. « Tiina se glisse dans les interstices, les angles morts du financement de l’agroécologie. Et les premières années sont celles qui ont le plus besoin de soutien », explique Guilhem Soutou, responsable des investissements à la Fondation Daniel et Nina Carasso. Les projets doivent toutefois être suffisamment matures : « Nous voulons financer la tranche la plus engagée dans la transition agricole. Le projet doit être bien construit et nourrir une réflexion approfondie sur sa viabilité économique, qu’il s’agisse d’une installation ou d’une ferme en transition. »

Les quatre premiers lauréats partagent un trait commun essentiel : difficilement finançables par le circuit classique, ils peuvent pourtant se révéler exemplaires pour une filière, un secteur, un territoire. « Ces projets incarneront la transition agroécologique. Ils participeront, par la démonstration, à l’ancrage de la transition agricole dans les territoires », abonde Guilhem Soutou. La ferme Les Bouriettes est un élevage bovin aux exigences agroécologiques élevées ; les Jardins de l’Aubinière en maraîchage péri-urbain, dans la région de Nantes, promeuvent des pratiques agroécologiques ; la basse-cour d’Anne-Charlotte est un élevage d’excellence de poules et poulets fermiers ; et enfin, les Chais de Bourbon relancent, sur l’île de La Réunion, une filière locale fondée sur un écosystème paysan vertueux.

Pierre Carensac

«

S’il n’y avait pas eu de programmes comme Tiina, mon projet n’aurait simplement pas pu se faire.

»

Pierre Carensac

Lauréat agricole de Tiina

Plus qu’un financement, un écosystème

En plus d’un accès au financement, la Fondation fait appel à Biosphères pour proposer un accompagnement agronomique. Ce bureau d’études, spécialisé dans l’agriculture régénératrice, dispense son expertise pour piloter, sécuriser et accompagner la transition agroécologique des entrepreneurs agricoles. Deux rendez-vous par an sont proposés aux lauréats. Le premier rendez-vous, réalisé dans les 6 premiers mois, pose un diagnostic initial et établit une feuille de route basée sur l’Indice de régénération. En fin de prêt, après un accompagnement sur mesure, une nouvelle évaluation est réalisée afin de vérifier les progrès et étudier la possibilité d’une bonification du taux de financement.

Dès la sélection des projets, Tiina privilégie les échanges entre agriculteurs, et avec eux, les synergies. La ferme Les Bouriettes travaille au quotidien avec un autre lauréat du volet alimentaire du programme Tiina, Bio&Lo/Delaferme, pour produire ses yaourts bio en circuit court. Ensemble, ils ont mis en place un système de contractualisation innovant, qui leur permet de mieux négocier auprès des banques, de créer de la valeur au juste prix et de la partager de manière équitable. « Un système win-win, détaille Pierre-Marie Brizou, co-fondateur de Delaferme. Nous ne sommes pas dans une relation client-fournisseur, nous sommes partenaires et ça change tout. » Pour lui, le programme Tiina est non seulement une opportunité de financement, mais surtout un écosystème qui lui apporte ce dont le projet a besoin pour grandir : « un réseau, des alliés, des compétences, de la stimulation, et c’est ça que nous sommes venus chercher. »

Car tout l’enjeu du programme Tiina, au-delà de soutenir le développement économique de projets agroécologiques, est de créer une communauté d’entrepreneurs agricoles réunis autour de valeurs et de projets partagés. « Les acteurs de l’agroécologie sont souvent isolés, ils ne voient pas la richesse de la transition agricole qui les entoure et ce qu’ils peuvent y puiser comme relations, ressources ou partenariats, témoigne Guilhem Soutou. C’est notre rôle de créer un enrichissement mutuel au sens large, pour que les projets se renforcent les uns les autres. » Le programme Tiina entend contribuer à structurer un écosystème capable de partager le risque, d’accompagner la montée en compétence et de favoriser l’exemplarité. L’enjeu dépasse le soutien à des initiatives individuelles : il s’agit de démontrer que d’autres trajectoires économiques sont possibles et qu’elles peuvent, à terme, irriguer l’ensemble des filières.

Regards croisés

Organisée dans le cadre du salon de l’agriculture, la table ronde « Transition agricole : quels financements pour les agriculteurs ? » propose des regards croisés entre financements publics et privés, nouveaux modèles économiques et retours d’expérience terrain. 

Avec Sébastien Grandpré, Responsable financement de MiiMOSA, plateforme de financement participatif dédiée à la transition agricole et alimentaire : Lucile Rogissart, Chercheuse Financement de la transition agricole, Alimentation à I4CE, Institut de l’économie pour le climat ; Guilhem Soutou, Responsable des investissements de la Fondation Daniel et Nina Carasso ; Simon Bestel, co-fondateur de FEVE, entreprise de l’économie sociale et solidaire qui facilite l’installation de la nouvelle génération d’agriculteurs et agricultrices.

Crédits photos : tous droits réservés

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