Art citoyen
22 juillet 2026
Dans les campagnes, l’art tisse des liens et redonne vie à la démocratie
Longtemps regardés à travers le prisme de leurs difficultés, les espaces ruraux racontent aujourd’hui une autre histoire. Celle de villages où habitants, artistes, associations et élus cherchent de nouvelles manières de se rencontrer, de décider et d’agir ensemble. Souvent sous-dotés, ces initiatives sont au cœur de l’appel à projets Médiations et démocratie culturelle de la Fondation Daniel et Nina Carasso, dont les lauréats 2026 seront dévoilés en septembre prochain. Leur point commun : faire de la création artistique un levier de dialogue, de participation citoyenne et de transformation des territoires.
Un banquet sonore pour raconter un village autrement
Le 15 novembre 2025, dans la salle des fêtes du Chastang en Corrèze, une centaine d’habitants de Saint-Pardoux-la-Croisille et du Chastang se taisent pour écouter ce qui n’est ni un discours, ni un concert, mais une matière sonore : des voix, des bruits, des récits. Au menu de ce banquet singulier : « des choses qui poussent, des choses qui bêlent (…), des choses qui claquent, d’autres qui questionnent (…) d’autres qui font bong ou plouf ».
Dans la salle, on reconnaît des fragments de vie locale. Des agricultrices racontent leur travail, des enfants rejouent des souvenirs de cuisine, des habitants donnent à entendre leur territoire autrement. A table, on déguste les légumes du potager local qu’on a fait parler en ateliers d’écriture. Ce soir-là, on ne vient pas seulement assister à une performance artistique : on participe à une histoire collective.
Derrière ce « banquet sonore » à prix libre, imaginé dans le cadre du projet Manger avec les oreilles, il y a dix-huit mois d’ateliers, d’expérimentations et de créations partagées entre artistes et habitants. Et surtout une idée simple : dans ces territoires ruraux, les habitants ne sont pas des publics. Ils deviennent co-auteurs des œuvres, et parfois même co-décideurs des projets.
L’art pour aller vers les autres et créer du lien
Dans les territoires peu denses et éloignés des grandes métropoles, l’enjeu n’est pas seulement de produire des œuvres, mais de recréer des occasions de rencontre. Selon la Fondation de France, près d’un tiers des Français se trouve aujourd’hui en situation d’isolement relationnel, et cette réalité est particulièrement marquée dans les zones rurales où les services et les espaces collectifs se raréfient.
Face à cela, les projets soutenus par la Fondation Daniel et Nina Carasso dans le cadre de son appel à projets Médiations et démocratie culturelle explorent une autre manière de faire de l’art : une pratique qui va vers les habitants, qui s’installe dans les lieux du quotidien, et qui transforme la création en espace de relation.
Dans les Cévennes, le projet ARCHIPELs porté par La Fabulerie propose ainsi des expériences immersives et sensibles qui se déploient aussi bien sur les marchés que dans les maisons des habitants. Dans les Hautes-Alpes, La Bulle réunit résidents d’EHPAD, soignants, habitants et artistes autour de la création d’un lieu de vie imaginé collectivement, du potager jusqu’aux objets du futur café.
Plus à l’ouest, en Aveyron, les Squatteurs du Blues, citoyens-artistes usagers de la psychiatrie, sillonnent les villages avec leur scène mobile l’Estafette pour inviter les habitants à débattre et créer ensemble. Dans le Puy-de-Dôme, le Jardin-cocon transforme un ancien jardin d’insertion en un lieu de création et de partage intergénérationnel et interculturel. Quand, en Haute-Loire, Refaire Assemblée, notre utopie redonne vie aux anciennes « maisons d’Assemblée » du Velay en invitant les habitants à réinventer collectivement les usages de ce patrimoine vernaculaire pour en faire de nouveaux lieux de rencontre et de vie commune.
Mais ces démarches ne vont pas de soi. À Saint-Pardoux-la-Croisille et au Chastang, le projet Manger avec les oreilles a d’abord suscité du scepticisme. « Les artistes n’ont pas hésité à faire du porte-à-porte : aller voir les personnes qui n’étaient pas venues aux ateliers pour leur expliquer leur démarche et construire la confiance », explique Manée Teyssandier, membre du collectif Peuple et Culture, à l’origine du projet.
Un an plus tard, le banquet sonore a rassemblé bien au-delà des attentes initiales et les organisateurs ont dû refuser des convives. Ce qui s’est joué là dépasse la seule production artistique : c’est une occasion de rencontres, dans un contexte où 71% des Français estiment que le lien social est dans un mauvais état au niveau national et un tiers au niveau local.
Quand l’art devient un outil de coopération territoriale
Si ces projets transforment les relations entre habitants, ils changent aussi la manière dont les acteurs d’un territoire travaillent ensemble. Dans les campagnes, où les ressources sont souvent dispersées, les réponses émergent rarement d’un seul acteur. Elles naissent de rencontres entre des mondes qui, jusqu’ici, avaient peu l’habitude de collaborer : artistes, associations, collectivités, chercheurs, agriculteurs ou acteurs sociaux sont amenés à croiser leurs regards et leurs compétences.

Dans le Sud du Luberon par exemple, le projet Les Assemblées extraordinaires est né de cette volonté de décloisonner les pratiques. À l’origine de cette démarche : la rencontre entre l’association Au Maquis, engagée dans les conventions citoyennes, et le Vélo-Théâtre, qui développe depuis plusieurs années des formes artistiques participatives avec la compagnie Groupe n+1. Autour d’elles, une dizaine de structures se sont réunies : centre social, épicerie solidaire, collectivités locales comme la Ville d’Apt ou encore le Parc naturel régional du Lubéron. Leur objectif : imaginer de nouvelles formes de débat collectif autour des enjeux du vivant et de l’alimentation. « La démarche s’appuie sur la volonté d’aller transmettre aux uns et aux autres mais aussi s’enrichir des uns et des autres, d’être à la fois sachant et apprenant », explique Charlène Chivard, secrétaire général du Vélo-Théâtre.
Avant d’être proposé à l’automne prochain aux habitants, le collectif a pris le temps d’expérimenter lui-même le fonctionnement de ce qu’il a appelé les “conventions citoyennes des arts et des cultures nourricières”. Pendant dix mois, les structures partenaires ont participé à un parcours commun autour de grandes questions : « Dans quelle démocratie vivons-nous ? » ou « Les systèmes alimentaires aujourd’hui ». Chaque rencontre associait des chercheurs, des spécialistes et des artistes. Une manière de ne pas opposer les savoirs théoriques et les expériences sensibles, mais de les faire dialoguer.
Cette étape de préparation est essentielle : elle permet aux différents acteurs d’apprendre à travailler autrement avant même d’inviter les habitants à participer. Car l’ambition du projet dépasse la simple organisation d’événements culturels. Il s’agit de créer les conditions d’une coopération durable, capable de faire émerger de nouvelles façons d’agir à l’échelle locale.
Redonner aux habitants un pouvoir d’agir
Au-delà des alliances entre structures, ces projets interrogent une question plus profonde : comment permettre aux habitants de reprendre une place active dans la vie collective ?
Dans les Assemblées extraordinaires, la dimension démocratique est pensée dès la conception du projet. Les futurs groupes citoyens seront volontairement hétérogènes — habitants, associations, professionnels, élus, acteurs culturels — afin de croiser des expériences de vie différentes autour de préoccupations communes.
Les structures qui vont animer ces conventions au cours de l’année 2026-2027 préparent le programme de leur groupe tout en laissant la porte ouverte aux suggestions des personnes qui s’inscriront. « L’objectif est de fabriquer ensemble, afin de ne pas reproduire toujours les mêmes schémas, et de proposer des choses en phase avec les préoccupations des personnes avec lesquelles on travaille », explique Charlène Chivard.
La particularité de ces démarches est de ne pas limiter la participation à des échanges verbaux. Les pratiques artistiques ouvrent d’autres chemins pour réfléchir ensemble. En mêlant danse, théâtre ou dessin à des apports plus académiques, les sujets prennent une autre dimension : ils se vivent autant qu’ils se discutent. « Se retrouver à faire de la danse, dessiner, fabriquer des choses ensemble à travers une pratique théâtrale même rudimentaire, crée vraiment des liens forts entre les gens », raconte Charlène Chivard. Elle évoque notamment une séance consacrée à la violence alimentaire, construite avec une sociologue et une danseuse : « Le parcours entre elles deux était vraiment croisé et permettait de ne pas être simplement dans un apport de savoirs mais d’expérimenter cette violence dans le corps, de la vivre. »
Cette approche cherche aussi à dépasser une limite souvent observée dans les dispositifs participatifs : l’écart entre la réflexion collective et sa traduction concrète. « Ce qui avait été vraiment très frustrant dans la convention citoyenne pour le climat, c’est que les gens avaient réfléchi et fait de nombreuses propositions mais qu’il n’y avait aucune action possible ensuite », poursuit Charlène Chivard. Ainsi, « La convention citoyenne que nous menons a pour objectif de donner des moyens aux gens d’agir. » La dernière étape du projet prendra ainsi la forme d’un objet artistique destiné à prolonger les échanges et à ouvrir des pistes d’action. Une manière de montrer que la démocratie peut aussi se construire par l’expérimentation, la création et l’imaginaire.
Revitaliser les territoires par l’imaginaire
Au fil de ces projets, les transformations ne se mesurent pas uniquement au nombre d’ateliers organisés ou de participants mobilisés. Elles apparaissent aussi dans la manière dont les habitants regardent leur commune et imaginent son avenir.
Lors du banquet sonore de Manger avec les Oreilles, les réalisations des habitants des deux villages – portraits sonores, films d’animation, récits culinaires, paysages sonores – ont permis de porter un autre regard sur l’alimentation. Pour Peuple et Culture, cette expérience ouvre désormais la voie à de nouveaux temps d’échange autour des modes de production agricole et des enjeux qu’ils soulèvent. « L’objectif est de stimuler les échanges autour de ces enjeux politiques. De leur côté, les producteurs ont envie de faire connaître la manière dont ils travaillent pour produire des aliments de qualité et respectueux de l’environnement », explique Manée Teyssandier.

Dans le Luberon également, les porteurs des Assemblées extraordinaires insistent sur cette capacité de l’art à transformer les récits collectifs. « C‘est un vrai enjeu de montrer que l’art permet de créer de nouvelles manières de raconter les choses et peut impulser de véritables changements dans notre société, souligne Charlène Chivard. En donnant naissance à de nouveaux récits fondés sur des connaissances scientifiques, mais portés par une dimension artistique, on suscite une expérience et une compréhension autres que celles offertes par les modes traditionnels de transmission des savoirs. »
En mêlant connaissances scientifiques, expériences habitantes et pratiques artistiques, ces projets proposent une autre façon d’aborder les grandes transformations sociales et écologiques. Ils ne cherchent pas seulement à informer ou à sensibiliser : ils cherchent à faire vivre une expérience commune. « Si on considère que toute personne est capable de créativité et que chacun a sa place dans cette interaction avec l’art, cela montre tout ce que l’on peut créer dans une commune », conclut Manée Teyssandier. « Cela offre un retour de dignité aux personnes ; des liens se créent. »
Loin de l’image d’une ruralité en déclin, ces initiatives révèlent des territoires où l’on expérimente de nouvelles manières de faire collectif. Des territoires où l’art devient un espace de rencontre, mais aussi un laboratoire démocratique.
Accompagner le temps de la coopération
Faire émerger une coopération territoriale ne s’improvise pas. Réunir artistes, associations, collectivités, habitants ou encore acteurs sociaux autour d’un projet commun demande du temps, du dialogue et des ajustements. C’est pourquoi la Fondation Daniel et Nina Carasso propose, pour certains lauréats de son appel à projets Médiations et démocratie culturelle, une phase de maturation avant leur déploiement.
Pendant six mois, les équipes bénéficient d’un accompagnement personnalisé et d’un financement dédié pour consolider leur gouvernance, expérimenter leurs premières pistes d’action et construire des partenariats durables. Cette étape permet de sécuriser le projet, d’en éprouver les conditions de mise en œuvre et de renforcer les alliances locales qui en feront la réussite.
En offrant ce temps de travail collectif en amont, la phase de maturation donne aux porteurs l’occasion d’affiner leur projet, de tester leurs idées et d’impliquer progressivement les partenaires du territoire. Un investissement discret, mais souvent décisif pour construire des coopérations durables.
Comment l’art peut-il contribuer à transformer les territoires ? Quels sont les ingrédients d’une coopération durable entre artistes, habitants, collectivités et acteurs locaux ? À partir de l’expérience de 13 projets soutenus dans les Hauts-de-France dans le cadre de l’appel à projets Médiations et démocratie culturelle, le carnet Les dynamiques artistiques au cœur des territoires partage les enseignements d’une aventure collective menée pendant plusieurs années. Témoignages, analyses, retours d’expérience et pistes d’action éclairent les conditions qui favorisent l’émergence de démarches artistiques ancrées dans les territoires et porteuses de participation citoyenne. Destinée aux artistes, médiateurs, associations, institutions et collectivités, cette ressource offre des repères concrets pour concevoir, accompagner ou faire évoluer des projets de démocratie culturelle. Une lecture inspirante pour toutes celles et ceux qui souhaitent faire de l’art un levier de transformation sociale et territoriale.
Des dynamiques artistiques au coeur des territoires : notre Carnet Apprentissages
Crédits photos : © Vélo Théâtre ; © Assemblées extraordinaires ; © Manger avec les oreilles